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Polynésie



"Attendez, attendez, tout le monde n'est pas prêt. A mon signal on entre dans l'eau doucement... Go!" Tandis que les bulles qui m'entourent se dissipent, deux baleines traversent 5 mètres sous mes palmes. "Putainnnn", je déclenche frénétiquement mon appareil sans regarder mon écran. La tentation est trop grande de les suivre encore quelques secondes pour prolonger cette rencontre du 3ème type.

Deux heures auparavant il était 5h00 du matin, nous venions d’embarquer sur un coque alu d’environ 8 mètres alors qu’il faisait encore nuit. Nous ne distinguions pas même les autres clients assis en face de nous. Notre mer porteuse se parait de reflets photogéniques argentés et orangés. L’acuité visuelle s’accommodait progressivement de notre obscur environnement.

Nous avons de la chance pour cette première mise à l'eau. J’ai rejoint ma femme en m’équipant aussi d’un caisson étanche Ikelite d'occasion, nouvellement acquis avant notre départ. Un petit regard rapide sur mes photos une fois remonté sur le bateau de "Pacifik Attitude" me distille un doute nauséeux dans les vaisseaux sanguins de ma rétine.

Mes images sont floues.

Aucune netteté sur toute la profondeur de champ possible. Les mises à l'eau se succèdent avec le même piètre résultat. Je change la mise au point de mon 20 mm manuel Samyang mais rien n'y fait même à f/8. Le fabricant Ikelite me répondra par email le lendemain que c'est normal et qu'il me faudra mettre ma mise au point à 381mm. A suivre. Ma chérie a profité de notre séjour en Polynésie pour m'offrir mon niveau 2 "Advance PADI" pour pouvoir descendre à 30 mètres de profondeur et plonger en autonomie en binôme. Sortie avec Henri de ScubaPiti qui m'apprend la technique de blocage de la respiration pendant 3 à 4 secondes avec des inspirations expirations rapides, respiration contradictoire avec tout ce que j'ai appris précédemment. Je me sens un peu perdu mais il va falloir s'adapter. Orientation, flottabilité, plongée profonde, compas et dérivante avec parachute, le tout effectué en 4 plongées, m'ouvre enfin le sésame de la majorité en scaphandre. La robe de mariée fait partie du voyage pour une session "Trash the Dress" dans le grand bleu turquoise. Après un rapide repérage sur le lagon, nous nageons au large de la plage pour trouver suffisamment de fond. Les palmes et le masque d'Isabelle, rangés dans mon sac à dos immergé, je profite de cette prise de vue pour tester le réglage de mise au point à 38 cm préconisé par Ikelite. Le tuba en bouche et le masque embué sur le nez, je jette un rapide coup d'oeil sur les premières photos. Ce n'est toujours pas net. Isabelle lutte avec sa robe pour respirer à la surface avant d'enchaîner les poses sous l'eau. Je décide de continuer les photos avec mon autre petit Canon G7X dans son caisson pour assurer un minimum de bonnes photos alors que ma femme est en train de fournir des efforts éreintants. Le ciel est chargé de nuages, le soleil apparaît à de rares occasions qu'il ne faut pas rater. "Encore une, la dernière" cette phrase a du être prononcée une dizaine de fois avant d'arrêter définitivement le shooting. Demain je ferai des tests à 50 cm de mise au point pour voir si ma netteté est meilleure. En attendant, je manque toutes les occasions de réussir de belles images avec mon Alpha 7RII.

"Il y a des baleines au large même devant l'hôtel" nous lance le Skipper Maire (prononcez Ma-iré) propriétaire du catamaran "Catamanu" avant de décrocher les amarres. La mer est pacifique et notre étoile de type naine jaune trône dans le ciel comme un tournesol sur un dessin d'enfant. Les conditions sont optimales pour réussir enfin de belles images sous marine de baleines à bosse.

Après un rapide passage obligatoire sur un spot touristique pour marcher dans un mètre d'eau polluée de crème solaire avec les requins Pointe Noire et les raies Pastenague, nous repartons enfin à la rencontre des mammifères marins.

Au bout d'une longue heure infructueuse, nous pressentons la sortie bredouille. Le tour complet de Moorea vierge de rencontre confirme notre inquiétude et notre frustration. Maire est stressé. L'hydraphone reste muet mais une baleine a apparemment été détectée dans la baie d'Opunohu.

Sur site, le micro confirme la présence d'un mâle chanteur. L'enceinte du catamaran diffuse à l'unisson des mugissements, des beuglements, des hurlements de loup et divers chants d'oiseaux. Envoûtant et inquiétant à la fois.

Nous nous glissons délicatement dans l'eau en suivant notre guide qui file avec ses palmes de chasse. On l'admire sombrer en apnée à une dizaine de mètres scrutant les fonds obscurs. Mes palmes, ma boîte crânienne et ma cage thoracique en guise de caisse de résonance vibrent sous les sons vibratoires du chanteur. Je ressens comme une révélation mystique.

Si je dois croire un jour en un dieu, je ne m'agenouillerai que devant la déesse de la nature sans vouloir percer ses secrets.

Le bras et l'index tendus, Maire nous indique la présence du mâle chanteur tapi dans le fond mais nous n'arrivons pas à le distinguer jusqu'à ce que sa masse surgisse silencieusement devant nous pour regagner la surface. La visibilité est limitée mais je fais mon possible pour cadrer le mammifère et déclencher mon appareil. Je veux le voir sortir de l'eau pour reprendre sa respiration. Comme lui, nous sortons la tête pour extirper l’eau dans notre tuba et l'admirer en train de souffler avant de le voir s'éloigner à nouveau dans le bleu profond où il chantera à nouveau. Je n'ai jamais rien connu d'aussi bouleversant qu'un regard de baleine, un regard qui concentre à lui seul, l'innocence et la connaissance.

Rangiroa, la Mecque des amateurs de plongée connue notamment pour sa fameuse passe de Tiputa et ses plongées dérivantes où les coraux ne résistent pas aux puissants courants de la marée qui entrent ou sortent du lagon. Chaque plongée est une quête pour tenter de croiser un requin tigre, un requin marteau ou des dauphins. Mais au final, après 6 plongées je n'ai vu le Tigre que furtivement et raté le Marteau. Heureusement que "la glue", un des Grand Dauphin était là pour marquer nos souvenirs en venant à notre rencontre. Notre guide Emmanuel du Lagon Bleu a définitivement posé ses valises à Rairoa (Rangiroa en Tuamotu) après sa première pêche et un Napoléon au bout de sa flèche: "Il y a trop de poissons ici!" Hébergés comme des rois par des amis installés à Tiputa depuis 9 mois, nous écoutons avec attention les rapports d'étonnement de nos hôtes sur le mode de vie insulaire des Polynésiens rythmé entre la pêche et l'incidence de la lune, le Va'a pour les sportifs, les bateaux d'approvisionnement que tout le monde attend, la Hinano qui remplace l'eau et le Ori Tahiti pour la danse. Tous frères et soeurs, cousins cousines, petits enfants ou grands parents, la Polynésie est une grande famille de 300 000 habitants. Tentés par le désir symbolique d'être indépendant, l'économie et le soutien social de la France semblent maintenir un équilibre fragile tenu principalement grâce aux profits du tourisme. Retour à Papeete dans une superbe villa appartenant à des amis avant de prendre la route pour 3 jours de mises à l'eau avec les baleines sur la presqu'île de Tahiti Iti. Un drame personnel et familial surgit là bas loin, en métropole. Franck Venaille, le plus Belge des poètes Français vient de saluer la condition humaine une dernière fois avant même de présenter sa dernière oeuvre "L'enfant rouge". Franck Venaille, mon oncle que je mettais sur un piédestal de culture littéraire et d'intelligence de l'âme vient de nous quitter après une guerre quotidienne contre la maladie. Franck Venaille, cet humble oncle qui malgré son immense talent d'écrivain, n'a jamais jugé ma piètre culture littéraire. Je suis en deuil mais je garderai en mémoire son humour qui contrastait avec sa douleur de vivre.

Les premières baleines provenant de l'Antarctique voyagent jusqu'ici sur plus de 6 000 km pour mettre bas ou se reproduire. Elles semblent se joindre à notre tristesse en fuyant les bateaux de touristes.

L'heure n'est pas au spectacle. L'enchantement tant espéré n'aura finalement pas lieu après 6 tentatives et 18 heures passées en mer. Problème de houle et de baleines encore trop méfiantes. Alors oui, nous avons vu des baleines sous l'eau mais pas suffisamment proches pour pouvoir réaliser de belles images. Nous sommes déçus et cherchons une explication rationnelle alors qu'il n'y en a pas. Tout le monde nous dit qu'il faut venir en octobre et qu'ils ont aussi eu de belles rencontres la semaine dernière. Notre séjour se dilue progressivement dans la frustration sans aucun retour sur investissement de mon caisson Ikelite dont il me faudra changer l'objectif pour un modèle autofocus.

Des amis nous hébergent sur les hauteurs de Tahiti dans une superbe villa avec une vue sublime sur Moorea. Encore une fois, nous sommes accueillis en VIP ce qui a pour effet d'apaiser temporairement notre déception. Dernier coucher de soleil au large de Tahiti sur le bateau de nos amis en compagnie d'un baleineau et de sa mère. Je tente une dernière mise à l'eau avec ma peau de néoprène et un masque embué alors que le soleil flirte avec la ligne d'horizon, planté seul comme un flotteur dans un million d'hectolitres, il me restera la seule vision de deux ombres verticales de plusieurs tonnes piquant devant moi vers 60 mètres de profonfeur. La caudale d'un mâle chanteur qui les escortait nous gratifiera d'un beau signe d'adieu avec l'île de Moorea rougeoyante en toile de fond.

Les photos sur cette page.


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