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Les dauphins tachetés des Bahamas




Nous embarquons à bord du “Dolphin Dream” à West Palm Beach après 1h30 de train depuis l'aéroport de Miami et 20 minutes de UBER. Un des quartiers est bloqué par les banderoles jaunes de la police avec plusieurs véhicules, gyrophares allumés. Ça ressemble à une scène de crime. Ambiance. Neuf jeunes Japonais et deux Américaines d'une cinquantaine d'années dont l'une s'avérera la petite amie du capitaine font partie de notre croisière. Nous entamons les premières discussions qui ne s'éternisent jamais plus de 10 minutes, au-delà, le manque de fluidité linguistique et le manque d'intérêt de chacun se fait sentir ou parce qu'il est trop tôt pour faire amplement connaissance. Le bateau qui semble être un ancien bateau de pêche aménagé est spartiate à l'image de sa moquette. Les cabines dortoirs sans hublot sont étroites avec des lits superposés de colonies de vacances dont un rideau seul fait office de porte. Bonjour l'intimité. Ma femme ne conçoit pas que nous dormions séparément. Va falloir se serrer dans 90 cm de largeur. Le voyage vers Grand Bahama pour les formalités de douanes va se faire de nuit. Il est 22h30 quand les moteurs du bateau transforment notre cabine en une buanderie vrombissante. Au prix où est la croisière, la pilule s'avale difficilement. Ma femme s'équipe d'un masque et de boules Quies. La journée du lendemain consiste à rejoindre Bimini pendant 5 heures de navigation. C'est long. On tue le temps entre les bains de soleil, les cafés, la sieste crapuleuse, re-sieste, les lectures de magazines, la préparation des caissons sous-marin pressurisés à 10 bars et les morceaux de musique heureusement téléchargés depuis Deezer quand on est en mode avion car aucun réseau n'est accessible au milieu de l'océan. À l'approche de Bimini, le briefing nous fait saliver à l'idée de se mettre à l'eau avec les dauphins tachetés avant la fin de la journée mais les heures bredouilles passent et nous sentons la déception monter. À 18h00 le soleil entame sa descente et je n'y crois plus quand on nous demande de nous équiper pour une mise à l'eau avec des dauphins à proximité. J'ai juste le temps de fixer mon flash sous-marin, enfiler mon masque et mes palmes avant de sauter le dernier sans même avoir vu quoi que ce soit. Je rejoins le groupe et à peine la tête sous l'eau, je vois l'unique couple de dauphins, probablement une mère et son petit qui virevolte entre chacun d'entre nous. La douleur provoquée par la sciatique me disloque le corps en deux. Je palme doucement à mon rythme. Les japonais jouent habilement en apnée avec les dauphins. C'est magique de les admirer évoluer ensemble mais impossible de faire une photo sans avoir en permanence deux apnéistes dans le champ. Le soleil se couche et nous devons remonter sur le bateau. J'imagine déjà le spectacle quand on aura la chance cette semaine de croiser un groupe d'une dizaine de dauphins.

Passé le petit déjeuner, notre navire se met à la recherche des dauphins. À 10h30 il me semble qu'il est est déjà 15h30. On se fait grave chier mais on est pas censé se plaindre quand est au milieu d'une eau turquoise.

Isabelle a un bon pressentiment pour cette première journée pleine mais elle a eu tort, rien, pas un dauphin à l'horizon. Le chef cuistot joue les pizzaiolo devant nos japonais ébahis tous en train de le filmer faire sa pâte et la garniture. Au moins, on mange bien. L'équipage nous a permis d'effectuer une plongée bouteille. C'est notre première plongée en binôme autonome. Ma femme stresse et malgré ses centaines de plongées j'ai l'impression d'être son Dive Master. Je comptais faire pour la première fois des photos au 50mm macro mais le bouton de l'objectif est resté en position manuelle dans le caisson. Impossible de le basculer en AF sous l'eau. Putain de journée. Après le dîner, nous commençons une partie d'échec avec Isa qui en est à sa deuxième session d'apprentissage. Un sosie de Kit Harrington, Houston, membre de notre équipage en pleine prise de masse musculaire qui affole la libido de nos petites japonaises et inspire ma femme pour un Selfie à montrer aux copines, traverse le carré avec les restes de notre dîner pour les jeter à l'eau. "Iruka!" Une des jeunes femmes a vu un ou des dauphins tourner autour du bateau. Ils sont trois. Les projecteurs du bateau attirent les poissons et les prédateurs qui virevoltent autour d'eux. Il faut préparer le matériel en urgence pour une mise à l'eau nocturne.

J'enfile un tee-shirt blanc qui est une mauvaise idée car cela ressemble trop à de la chair à poisson pour les requins. Sous l'eau, ça va vite, très vite même. Les dauphins chassent les poissons volants à une vitesse folle. Je tente de les flasher dans la pénombre mais l'appareil n'arrive pas à faire la netteté dans l'obscurité malgré ma lampe pilote, idéalement il me faudrait une torche puissante. Certains viennent au contact et mon déclencheur est muet, faute de lumière pour accrocher l'autofocus. Les vagues me bousculent quand ce n'est pas les palmes d'un voisin et un coup d'oeil rapide au bateau m'avertit que le courant m'emporte sans que je m'en rende compte. Je tente de palmer plus vigoureusement malgré la douleur de ma sciatique. J'avance à peine. Un jeune requin soyeux inoffensif s'approche un peu trop près de moi, je place mon dôme en guise de bouclier si jamais l'idiot venait à vouloir goûter un de mes instruments. Je modifie mes réglages pour améliorer mon exposition mais dès que les dauphins sont à plus de 3 mètres les photos sont sous-exposées et sur-exposées à 1 mètre de distance. Il me faut les shooter à 2 mètres pour obtenir un bon équilibre. Je suis concentré sur mes prises de vue mais le peu que je vois est unique. Photographier des dauphins la nuit à la lueur des lampes d'un bateau est une expérience exceptionnelle. Je rejoins enfin Isabelle en me rapprochant de la coque du bateau et de ses éclairages sous-marins qui facilitera le travail de mon autofocus. Le requin soyeux semble venir bien trop près d'elle, je le chasse d'un coup de caisson. Même si je sais qu'ils ne sont pas dangereux, on n'est jamais trop prudent.

Le jour d'après commence comme celui de la veille. Pas envie de lire, pas envie de m'allonger au soleil, pas faim ni soif pour tuer le temps. Seule la musique arrive à me faire supporter ces longues heures monotones de navigation. Les dauphins n'ont pas envie de se montrer. Ce n'est pas le bateau qui les trouve, ce sont bien eux qui décident de venir ou pas. Les chercher consiste à leur faire savoir que nous sommes là, prêts à les rencontrer. À force de vivre des moments exceptionnels, on devient de plus en plus désabusés. Il nous manque une rencontre idéalement ensoleillée dans une eau turquoise tapissée de sable blanc. Rien que ça me direz-vous mais on désespère facilement tandis que les rondes aux abords de Bimini se multiplient inexorablement.

Isa lit un bouquin de Fred Vargas trouvé dans la bibliothèque et j'hésite à ôter mon appareil de son caisson pour tenter de photographier des poissons volants. Elle me propose alors une partie d'échecs. Vers 17h30 à la moitié de la partie, Isabelle me demande: "Tu penses que c'est mort pour aujourd’hui?" - Oui je pense" La partie qui sert en même temps de leçon n'a plus trop de solution avant de passer à l'étape des sacrifices. "Dolphins!" Tout le monde se rue sur les coursives du bateau. Les dauphins sont bien là et ils sont plus nombreux que d'habitude. On la tient notre session beau temps, sable blanc et mer turquoise. J'ai du mal à y croire. Je me jette à l'eau avec mon caisson. Dès que mes yeux s'ouvrent à nouveaux au milieu des bulles, je les aperçois à quelques mètres seulement. Mon doigt appuie frénétiquement sur le déclencheur activant les rafales. Il y en a partout. Je sais qu'en prenant des photos, je me ferme l'accès à des interactions hors du commun comme le font nos amis japonais. Il faut être un bon apnéiste et avoir les palmes adéquates. Je les admire en train de jouer avec eux au fond de l'eau. Mes poumons remplis, je bascule en canard pour descendre aussi. La pression me comprime les vertèbres lombaires, je mords l'embouchure de mon nouveau tuba qui s'avère d'une efficacité redoutable mais le spectacle unique mérite de souffrir un peu. Le Sony monté sur son 14mm Samyang AF est réglé sur 100 ISO f/2.8 au 1/640s en AF Continu. Dès qu'un nuage cache le soleil, je monte mes ISO à 400. L'incessant ballet des dauphins tachetés est d'une rare beauté mais je ne trouve pas les mots pour décrire leur regard lorsqu'ils viennent à votre rencontre pour vous encourager à venir jouer avec eux. Si les photos seront réussies ça sera dû au hasard car je ne vise pas. Je dirige juste mon dôme vers ma cible déclenchant en rafale.

Le célèbre Capitaine Scott Smith, grand spécialiste des dauphins tachetés depuis 30 ans, nous avait prévenu, le vent va se lever et les conditions vont légèrement se dégrader. Revenu du petit déjeuner, je descends dans notre minuscule cabine reposer la sciatique qui me lance dans la fesse gauche aidé d'un cachet antalgique. En fermant les yeux, mon corps sombre en somnolence, bercé par le ronronnement du moteur. Je me sens bien bercé par le roulis et le tangage du bateau. Le moteur ralentit, signe de la présence de dauphins. S'imaginer en train de sortir de sa torpeur, sortir du lit, rejoindre le pont arrière, pressuriser son caisson, enfiler ses palmes et son masque pour se jeter dans les vagues, est loin de ma motivation initiale. Le mode radar s'enclenche alors sans réfléchir et on y va. La fraîcheur de l'eau me réveillera mais cette fois-ci nos dauphins ne font que passer pour nous souhaiter une belle journée et se prêter à deux ou trois clichés. Ces quelques minutes me seront utiles pour essayer de cadrer mes photos à l'aide de l'écran pour m'éviter trop de déchets. L'équipage a posé un appât dans une caisse pendant notre pause déjeuner dans le lagon. 3 requins nourrices roderont autour pendant quelques heures, l'opportunité de réaliser quelques images sympathiques. Deux sorties successives l'après-midi s’avéreront sportives dans une mer agitée avec une visibilité moyenne mais le fait de cadrer un minimum limitera les ratés. Ça sera ma leçon du jour. Les sorties suivantes nous gratifierons de toujours autant de plaisir même si une aiguille me fouille la fesse gauche à chaque palmage. Mon 14mm embrasse un champ de vision de 115° en diagonale et cela ne suffit pas toujours à les avoir en entier tant ils sont proches de vous.


Je ne sais pas si nous avons eu de la chance mais cette croisière ennuyeuse nous a permis d’approcher ces beautés de la nature au moins une fois par jour, parfois trois dans des conditions sportives. Il nous sera difficile de sélectionner nos images en rentrant mais le plaisir de les revoir à nouveau en mode pause effacera définitivement tout l'ennui vécu d'enfants gâtés que nous sommes.

Par ici les photos...

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