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Le cyclope



Photographie © Isabelle Dupré

La pelure d'asphalte recouvre nos villes, étouffe la chair de notre sol et nous prive du regard la poussière salement brunâtre dans laquelle les rares arbres plongent leurs racines.

On finit même par la trouver belle.

Les oiseaux et les rats sont les seuls animaux non domestiques qui cohabitent avec nos déchets.

Nous, ouvrières anonymes, errons, au milieu de la fourmilière tapissée de leurres consuméristes, gardes fous de notre productivité et de nos emplois, garants de notre raison de vivre:

“je dépense, donc je suis”.

La publicité se pare d'alibis artistiques, la morale commerciale s'empare du développement durable.

Je retiens ma respiration.

Entré progressivement dans l’obscur bleu-clair d’un monde originel, équipé d’un masque et d’une paire de palmes, un regard de cyclope ne me quitte plus depuis que j’ai croisé cet oeil curieux de cétacé devant nos corps de Néoprène. J'ai envie de rester là, revenir demain aussi.

Mes pensées suivent désormais un sillon rayé.

Conscient de ma perdition dans ce mode de vie qui ne me ressemble plus, j’endosse malgré moi, mon bleu de travail quotidien, refusant l’idée de ne plus avoir de sens à donner à mon existence.

Les enfants sont grands et mon âme soeur est présente à mes côtés. Mais alors, quelle serait la lueur au loin qui guiderait et motiverait mon action personnelle en dehors de ma communauté?

J'entends le médecin qui sommeille en vous, avançant les arguments de la crise de la cinquantaine Peut-être que vous avez raison. Ou un léger choc émotionnel à retardement, celui qui discrètement, contredit en permanence vos acquis.

Quelle est ma reine, celle qui guide la petite fourmi égarée que je suis?

Je devrais plutôt dépenser mon argent et acheter une nouvelle montre, n’importe quoi du moment qu’il peut me faire penser temporairement à autre chose. De cette manière, Sisyphe retournerai au labeur pour couvrir son néant.

Un conseil de fourmi, ne croisez jamais le regard d’une baleine.


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